Etant de jeunes gens respectueux des traditions, nous préparâmes la mort dans l'âme un voyage vers le pays d'origine et de coeur de Cookie, le Liban.
Nous n'avions pas choisi de notre plein gré cette destination entre toutes. Bien sûr, Wall Street eut été bien plus agréable, et oui, nous risquions de ne pas avoir de nouvelle du CAC 40 - peut-être même pendant plusieurs jours d'affilée. Mais la famille de ma habibi (petit surnom affectueux dans la langue de là-bas, que j'utilise de temps en temps pour faire couleur locale. Régulièrement. Ok, tout le temps) vit à Beyrouth, ce qui nous force plus ou moins à supporter les inconvénients libanais - plages de sable fin, piscines tropicales, boîtes de nuits au bord de l'eau, climat sec et jamais trop chaud, montagnes pour les randonnées, trente lieux touristiques au kilomètre carré... Un véritable cauchemar.
Heureusement, tout ceci nous fut épargné trois heures après notre atterrissage à Beyrouth, lorsqu'un bombardier israélien qui passait par là lâcha malencontreusement quelques tonnes d'explosifs sur l'aéroport. A cette occasion voici le dialogue qui a été enregistré dans la boîte noire de l'appareil :
"Alors tu vois, chérie, c'est vraiment jolie Beyrouth la nuit
- Oh oui mon amour, c'était vraiment une bonne idée cette promenade, tu es sûr que tes chefs diront rien pour le bombardier ?
- Non penses-tu, ils passent leur temps à jouer au Risk avec les ordis de l'Etat-Major, ils s'en foutent des avions
- Ah d'accord. Et elle fait quoi cette manette ?
- Touche pas au largage des bombes, idiote !"
Le reste est malheureusement en train de rentrer dans l'Histoire.
Constatant que l'appartement de la Cookie Family était situé à environ trente mètre du quartier général du Hezbollah, nous suivîmes les conseils de la mère de la Sureté, cette chère Prudence, et nous partîmes vers la maison de campagne du Cookie Uncle dans les montagnes au nord de Beyrouth, abandonnant à regret la promesse du plus beau feu d'artifice du 14 juillet de nos vies.
En arrivant dans la - apparemment - charmante bourgade de Ghalboun, plusieurs petits détails ont immédiatement titillé mes sens aigus d'espion amateur . La petite maison agréable promise se révéla pouvoir contenir une armée de taille respectable, avec les provisions à l'avenant ; des tours en marquaient les quatre coins, tandis qu'une imposante grille en gardait l'entrée. En tenant de plus compte du fait que le propriétaire de ce manoir a pour patronyme Jihad, je me suis demandé si je n'étais pas finalement tombé sur le quartier général secret de la résistance libanaise.
Mes craintes furent décuplées lorsque la première créature qui sortit des tréfonds de ce repère fondit sur moi en me demandant si je savais jouer au Qui Est-ce. C'était visiblement un test pour voir si j'étais digne de confiance. Mon mentor en ces lieux avait toutes les apparences d'une fillette de quatre ans, avec pour nom de code Serena. Ayant vu un certain nombre de documentaires sur le sujet, je savais sans erreur possible que toute personne portant ce nom ne pouvait être qu'un androïde ; je ne fus donc pas surpris lorsqu'elle découvrit sans coup férir que mon personnage avait les cheveux jaunes, des lunettes et s'appelait Georges.
Serena fut mon ange gardien lors de mon séjour au coeur du QG de Ghalboun ; elle me testa de nombreuses fois au Qui Est-ce, ainsi qu'au jeu de Cendrillon (je n'ose même pas coucher par écrit les détails de cette dernière épreuve de peur d'incriminer Serena devant la justice internationale. Sachez seulement que sont impliquées une pantoufle de verre et une citrouille, et que votre imagination ne suffira pas à deviner le reste). Le reste du temps, j'étais autorisé à jouer aux cartes avec Cookie et le reste de la famille qui nous a rejoint là-haut - tarnib, arba mille, et une fois une bataille pour compliquer les choses. A cette occasion, j'ai appris à compter jusqu'à huit en arabe (ça fait trois de plus que Jean Dujardin dans OSS 117, alors pas de réflexion désobligeante svp), n'ayant jamais eu les cartes pour demander neuf ou dix plis sur treize. De l'importance d'avoir des bonnes cartes au départ pour obtenir une éducation correcte.
Nous sommes restés dix jours à Ghalboun, partageant notre temps entre les cartes, le ping-pong, le billard, la lecture, le basket, l'écoutage craintif d'avion passant au-dessus de nos têtes, et les repas (activité extrêmement importante au Liban, qui nécessite un immense effort au moment de la digestion - au point que le Liban est le seul pays dans lequel digérer, ça donne faim). A l'aube du onzième jour, nous décidâmes qu'il nous fallait absolument un bon bol d'air pollué parisien, et qu'il était temps d'aller réserver notre voyage sur les Croisières de l'Ambassadeur.
